• Jean-François Grard

Le dépassement de soi - Philippe Croizon

Dernière mise à jour : 26 juil. 2021

Le dépassement de soi, un portrait entre remise en question, courage et envie de dépasser ses limites.


Le récit posté ci-dessous s'inspire librement de l'entretien mené par Isabelle avec Philippe Croizon. Si vous désirez écouter cet entretien, vous pouvez le retrouver ici.


Les récits de cette collection s'inspirent des entretiens passionnants menés par #IsabelleLayer dans son podcast 'Viser la lune', podcast que vous pouvez retrouver ici.


#ViserlaLune-Lepodcast vous offre des #interviewsinspirantes où des personnalités partagent, en toute intimité, les (més)aventures qu'elles ont vécues sur le chemin de leurs rêves.


Je remercie Isabelle de m'avoir donné l'autorisation de m'inspirer de ses entretiens.


« Regarde bien petit ! Regarde bien ! »


Regarde la falaise qui nous fait face, tu vois ses contours, tu la vois là-bas, à l’horizon ? Imagines-tu la distance qui nous sépare de ces falaises ? Vingt kilomètres. Oui, vingt mille mètres. Ça en fait des pas, tu ne trouves pas. Et vois-tu la mer qui nous sépare de ce bout de terre perdu dans l’océan ? Hargneuse, déjantée, parfois calme et miroitant au soleil. Cette mer, je l’ai traversée pour rejoindre la plage en-dessous de nous. Je l’ai traversée à la nage. Mon premier exploit.


Pourquoi un exploit ? Tu le sais sans doute, tu me vis depuis très longtemps, tu m’observes. Tes parents ont sûrement répondu à cette question un jour ? Te l’es-tu posée, je n’en sais rien ? Mais je sais que d’autres que toi se la sont posée un jour. « Comment fait-il pour vivre avec ce handicap ? Que lui est-il arrivé ? ». J’ai envie de te l’expliquer. Ça te dit qu’on s’asseye un peu plus loin dans l’herbe. Allez viens avec moi.


Tu sais, gamin, j’étais espiègle, joyeux, je courrais partout. J’énervais mes grands-parents. C’est eux qui m’ont apporté la rigueur que ma mère ne pouvait me donner. Oh, ton arrière-grand-mère et moi, nous en faisions des bêtises. Pas un pour rattraper l’autre. Alors il fallait bien que quelqu’un d’autre s’occupe de moi, et me dresse un peu. C’est ma grand-mère qui a pris le relais. Elle est devenue mon roc, mon pilier. Elle m’a soutenu, tout le temps, surtout après l’accident.


J’ai grandi, je me suis forgé petit à petit. Je voulais être menuisier, ébéniste. Mais apparemment, ce n’était pas un métier porteur d’avenir. Alors j’ai fait des études pour devenir charcutier traiteur. Découper dans la chair, franchement, ça ne m’emballait pas. Et un jour, j’ai rencontré ta grand-mère. Elle est tombée enceinte rapidement. Mais nous étions fort jeunes. On nous conseillait d’avorter mais je ne voulais pas. Ton père est né pendant que je faisais mon service militaire. A mon retour, ta grand-mère et moi avons trouvé une petite maison. De mon côté, je bossais beaucoup pour subvenir au besoin de notre famille.


Le drame est arrivé quand nous avons souhaité déménager pour pouvoir accueillir ton oncle. Un accident, comme il peut en arriver, si bêtement. Pourtant, j’avais pris toutes mes précautions pour aller chercher l’antenne sur le toit. Malgré tout, j’ai été électrocuté. Un coup de jus. Vingt mille volts. Mon cœur s’est arrêté de battre. Et puis une deuxième décharge. Vingt mille volts, qui m’ont ramené à la vie. Et une troisième. Cherchaient-ils à me cuire sur place ? Aucune idée. Heureusement qu’un voisin est intervenu et m’a éteint. Pendant ce temps, ton père hurlait. Tout se passait sous leurs yeux, aux siens et à ceux de ta grand-mère. Un traumatisme encore plus dur pour ton père, qui emmené plus loin pour ne plus assister à la scène, n’avait plus que le son, sans l’image.


Je me suis réveillé quelques jours plus tard à l’hôpital. Un choc. Les médecins avaient dû m’amputer les deux bras et une jambe. L’autre était encore là et je m’y accrochais, pour un temps. J’aurais voulu mourir mais ton père et ta grand-mère avaient besoin de moi. J’ai décidé de me battre, tout de suite, pour eux. Était-ce la bonne chose à faire ? Non, mais je ne l’ai compris que plus tard.


Je n’ai ni éprouvé ni exprimé cette colère et cette tristesse qui m’ont accompagné tellement d’années encore. J’aurais dû les cracher, les laisser couler à flot. Saloperie de vie. Pourquoi moi ? Non, je n’ai rien exprimé de tout ça. Ne pas pleurer, remonter la pente rapidement. Quitter l’hôpital au plus vite.


Oui, je sais, l’hôpital n’était pas l’étape la plus dure que j'allais endurer. J’y étais vraiment bien entouré, entre les spécialistes et mes compagnons de souffrance et de galère.


Non l’étape la plus dure, en définitive, c’était le retour à la maison. Je ne m’y attendais pas. Les amis avaient repris leur vie, et la colère m’a dévoré. Je suis devenu méchant, tellement méchant. Je ne faisais rien de mes journées. Je me dopais à la télévision, dans mon fauteuil.

J’imagine que c’est ça qui a poussé ta grand-mère à partir. Et je la comprends. Je me détestais, j’ai voulu partir pour qu’elle puisse rester. Tu comprends, je ne voulais plus de cette vie. La mort avait voulu de moi, et elle m’avait renvoyée dans cet état-là. Mais comment peut-on être aussi cruel ? Je n’en sais rien. Enfin, ce jour-là, je me suis enivré pour mettre mon plan à exécution mais je me suis écroulé sans aller plus loin. Ta grand-mère est partie et je suis resté.


C’est peut-être son départ qui m’a sauvé, parce que j’ai enfin voulu me battre pour de bonnes raisons, pour mes enfants. J’étais responsable. Je devais aller chercher de quoi avancer, ce carburant qui pourrait me mener au-delà de mes souffrances. J’ai reçu de l’aide, de l’aide psychologique et j’ai pu vivre cette colère qui était en moi, pour pouvoir présenter des excuses à ceux que j’avais malmenés. Je me suis repris en mains. Doucement. J’ai repris goût à la vie et aux autres.


Je ne voulais pas rester seul. J’ai rencontré quelques femmes, à distance, que je faisais rire mais que ma situation rebutait. Et puis j’ai rencontré celle qui m’accompagne encore aujourd’hui, malgré toutes les difficultés de vivre avec moi. Celle qui m’a aidé dans mes projets, celle qui est resté à mes côtés malgré tout. Celle à qui personne ne demandait comment elle allait, parce que j’étais sans doute plus à plaindre qu’elle. Et pourtant, elle faisait preuve de tellement de courage et d’abnégation.


Tu sais quoi, elle m’a même soutenu quand j’ai eu l’idée délirante de traverser la Manche à la nage. Cette mer que tu vois ici-bas. Alors que d’autres trouvaient ce défi tellement fou, elle, elle m’a soutenu. Ce défi était une folie. Nager vingt kilomètres, sans bras, sans jambes, avec des prothèses. J’en rigole parfois. Des mois d’entraînement, des mois à me trimballer à gauche et à droite. Des mois pour monter une équipe, des mois pour créer une famille. Car oui, ceux qui m’accompagnaient formaient ma nouvelle famille.


Et le jour est arrivé. Nous avons embarqué pour l’Angleterre, pour ces falaises que tu vois au loin. Et nous sommes partis. Nous étions une douzaine à nous lancer dans ce défi. En plein milieu, j’ai voulu abandonner, malade, je n’en pouvais plus. Je me suis retourné. J’étais accompagné. En plus de l’équipe, par des dauphins. J’ai pris un tel boost d’énergie que je n’ai plus rien lâché. J’ai un peu dévié de la trace des autres, mais tant pis, parce qu’au bout de la traversée, j’ai retrouvé mes enfants qui m’attendaient. C’était un grand jour pour moi, une réussite.


Depuis lors, j’ai encore fait quelques traversées pour joindre les cinq continents à la nage, j’ai roulé dans le désert, je suis monté sur scène pour faire des conférences, j’ai tourné des séries humoristiques. J’ai même écrit un one-man-show où je me moque de ce handicap. Face à mon handicap, j’y oppose l’humour. Car l’humour est plus fort que tout.


Tu sais, j’ai appris pas mal de choses de ce qui m’est arrivé. J’ai appris qu’il fallait oser demander de l’aide, parce que beaucoup apprécient d’aider. J’ai appris qu’il fallait oser pousser les portes nécessaires pour atteindre ses objectifs. Tous ces défis demandaient un budget énorme. Et c’est en allant à la rencontre des autres que j’ai pu leur parler de mes projets, et qu’ils ont pu ressentir ce qui m’animait. J’ai appris qu’il fallait faire attention à ceux qui aident les autres, parce qu’ils se donnent sans compter quitte à s’effacer et s’oublier.


J’ai compris également qu’il fallait se rappeler nos racines, d’où l'on vient, se ressourcer pour pouvoir repartir. Se rappeler son parcours, jeter un œil dans le rétroviseur pour voir ce qu’on a pu surmonter.


Et j’ai appris qu’il fallait regarder devant, se lancer des défis, parce que ce sont eux qui nous font avancer.


Tu vois petit, c’est cette traversée qui m’a donné naissance.


J’ai appris également que je n’étais pas mon handicap, que j’étais maintenant capable de réaliser bien des rêves, autrement.

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