• Jean-François Grard

L'esprit rugby - Laura di Muzio

Dernière mise à jour : 26 juil. 2021

L'esprit rugby, un portrait entre sport de haut niveau, esprit collectif et partage d'expérience.


Le récit posté ci-dessous s'inspire librement de l'entretien mené par Charlotte avec Laura di Muzio Si vous désirez écouter cet entretien, vous pouvez le retrouver ici


Les récits de cette collection s'inspirent des entretiens passionnants menés par @Charlotte Desrosiers Natral dans son podcast 'Pourquoi pas moi?', podcast que vous pouvez retrouver ici.


@PourquoiPasMoi-Lepodcast vous offre des #interviewsinspirantes où des personnes qui ont un jour rêvé changer de vie, ont osé écouter leur petite voix pour franchir le pas.


Je remercie Charlotte de m'avoir donné l'autorisation de m'inspirer de ses entretiens.


Mon travail est ma passion, ma passion est mon travail. Je porte les valeurs du rugby en entreprise depuis 4 ans maintenant. J’ai toujours voulu travailler dans le sport. Il a fait de moi celle que je suis aujourd’hui.


Je suis née dans un petit village du Nord, où le seul sport collectif praticable par les jeunes étaient le foot. Mais à 14 ans, en tant que jeune fille, il faut faire un choix. C’en est terminé des équipes mixtes. Il faut se joindre aux autres jeunes filles pour créer une équipe ou changer de sport.


Avec ma sœur jumelle, nous avons décidé de changer de sport. Nous avions goûté à plusieurs initiations de rugby au collège et nous nous débrouillions pas mal. Nous sommes toutes les deux parties en sport étude. Notre famille ne comprenait rien à ce sport mais ils nous ont encouragé à suivre cette route qui ne mènerait pas au professionnalisme. Pour pouvoir vivre, nous devions combiner nos études et le sport.


J’ai fait une année de prépa, sans savoir à quoi ça pourrait me servir. En tant que sportive de haut niveau, je n'aurais pas le temps de passer les concours. J’ai alors choisi de faire un BTS, pour voir si je pouvais assurer le rugby, et les études. J’ai bossé comme une dingue, pendant cette première année. Je décompressais pendant mes séances d’entrainement quotidiennes et pendant les matchs.


Je me suis organisée pour combiner vie privée, vie professionnelle, et sport de haut niveau. J’ai redéfini mes priorités pour consacrer mon temps à ce qui me plaisait le plus. Le sport m’a appris la notion du temps. Peu à peu, le corps vieillit, les exercices deviennent de plus en plus difficile. Et il faut profiter de chaque instant.

Le rugby est un sport d’homme par excellence, macho, brutal, pas fait pour les gonzesses. Avec notre équipe, nous avons voulu démontré le contraire. Nous avons participé à une web série qui abordait le rugby à travers une équipe féminine. Nous avons partagé notre histoire en tant qu’équipe, la force du collectif que nous avions construit, les galères que nous avons traversé, les hauts et les bas d’une saison sur et en dehors des terrains. Un sport de nanas, un sport pratiqué par des putains de nanas, comme le disait si gentiment notre coach. Nous montrions sur le terrain ce qu’était s’investir dans un sport tel que le rugby.


Je me souviens d’il y a quatre ans. Ce devait être notre année. Nous avions perdu de peu la finale l’année précédente et nous voulions montrer que cette année-là serait la nôtre. Malheureusement, au début de la saison, une coéquipière s’est fracturée une vertèbre et s’est retrouvée tétraplégique, sans savoir si elle retrouverait un jour la capacité de marcher. Nous nous sommes toutes retrouvées au club ce soir-là. Certaines joueuses voulaient tout arrêter. Mais d’autres se sont levées, disant que notre combat pour aller jusqu’au titre n’était rien par rapport à celui que notre coéquipière mènerait toute la saison, et que lorsque nous aurions conquis le titre, elle aurait un bouclier sur lequel se dresser après avoir gagné son propre combat.


Nous devions mener le combat sur le terrain, engranger les victoires pendant qu’elle entreprenait une longue rééducation. Au fur et à mesure de l’année, elle a réappris à marcher et nous avons gagné, gagné ce bouclier que nous voulions lui offrir, ce trophée pour sa victoire. Nous avons mené nos combats en équipe. Et j’ai compris que je voulais avancer avec des personnes que j’appréciais.


Nous nous sommes investies dans cette aventure quotidienne. Nous nous sommes donné les moyens de réussir. Nous avons développé nos compétences. Nous avons mis l’accent sur ce que nous souhaitions construire ensemble, sachant que si nous recherchions à atteindre nos objectifs individuellement, le groupe exploserait. Nous avons ainsi avancé au jour le jour, ensemble, peu importe la victoire ou la défaite. J’ai été marquée par Nelson Mandela et sa biographie, et j’en retiens cette phrase : « Je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends. »


L’important était de savoir pourquoi nous nous retrouvions sur ce terrain, pourquoi nous nous levions le matin, pourquoi nous étions prêtes à tout donner pour l’équipe, pour notre collectif. Lorsque nous savons pourquoi, la victoire ou la défaite n’a plus d’importance. Nous nous donnions le droit de nous tromper, de nous planter, ensemble. Nous savions que nous allions connaitre des défaites et des victoires. En permanence, nous cherchions à rebondir, à nous améliorer. Le choix fait sur le moment était toujours le meilleur choix possible. Si cela n’avait pas marché, nous pouvions toujours aller de l’avant pour atteindre notre but.


Nous avions rapidement compris que nous ne pouvions rien faire de bon sous pression, par peur de se tromper. Alors, dans l’équipe, nous nous faisions confiance mutuellement, nous nous soutenions, nous nous octroyions le droit de tenter même si ça ne se passait pas nécessairement comme prévu. Nous ne maitrisions pas tout, mais nous pouvions nous préparer, nous entrainer, nous investir au maximum dans ce que nous faisions. Malgré tout, d’autres pouvaient être plus fort que nous et pouvaient nous battre.


Il n’y avait pas de raté, mais des occasions d’apprendre, de développer le potentiel qui se trouvait en chacun de nous. C’est ce que nous essayions de développer avec ma cocapitaine, quitte à nous tromper également, à prendre trop de place et à ne pas laisser le potentiel des autres s’exprimer. A un certain moment, nous avons décidé de prendre un peu de recul pour mettre certaines coéquipières sous les feux de la rampe. Chacune à son tour, recevait le droit de s’exprimer dans son talent, son supplément d’âme, d’organiser seule ou collectivement des activités pour l’équipe, tout en s’appuyant sur nous si le besoin s’en faisait ressentir. Elles ont pu ainsi se libérer, se dévoiler, prendre la place qui leur était réservée.


Ca faisait déjà près de deux ans que j’étais dans le club quand j’ai été nommée capitaine. J’avais à peine 20 ans. Et j’étais investie dans mon sport. J’étais de tous les entrainements. J’avais même trouvé ma place en équipe nationale. J’avais à mes côtés, ma future cocapitaine qui m’accompagnait dans l’ombre, et ma sœur qui était mon opposé, extravertie, extravagante, incontrôlable, que je ne pouvais suivre dans ses délires, qui me chambrait quand elle le pouvait, avec qui j’avais commencé le foot, continué le rugby et avec qui j’avais intégré l’équipe de France.


Ce n'était pas toujours simple de combiner les études, le boulot, l’entraînement. A certains moments, je croulais sous les courbatures. Mais je me levais le lendemain, études, boulot, entraînement. Quand je lâchais, quand je voulais renoncer, l’équipe, mes coéquipières me tiraient vers le haut. Et j’y allais, j’allais chercher leur énergie pour bouger, pour avancer.


Le sport, c’était mon monde, ma vie, mon quotidien. Je voulais y bosser tous les jours, monter des actions, faire bouger les choses. Nous organisions des tournois, des actions avec les enfants, auprès des personnes handicapées.


J'ai du renoncer à l'équipe nationale alors que j'étais convoquée pour le tournoi des des six-nations, parce que mon départ provoquerait des soucis d’organisation dans la start-up pour laquelle je bossais. J’avais besoin de cet argent. J'ai alors mis ma carrière internationale entre parenthèse.

Ca a surpris un de mes collègues, ça l’a révolté. Il m’a alors proposé de monter notre propre boîte, pour faire bouger les lignes. Je ne le connaissais pas, mais il a insisté. J’avais dans l’idée de monter mon entreprise avec ma cocapitaine. Ils se sont rencontrés et nous avons monté notre société à trois. J’ai quitté la start-up dans laquelle je bossais et suis entrée comme salariée dans notre société. Nous accompagnons les sportives, leur offrons des contrats, leur trouvons des partenaires privés pour leur permettre de continuer leur sport. En dehors, elles sont cuistots, ou kinés. Elles interviennent dans des évènements auprès du monde associatif. Elles y font profiter les jeunes ou d’autres personnes de leurs talents. Elles mettent leur compétence au service des entreprises, leur expérience, entre deux mondes qui ont peu de chances de se croiser.

Les valeurs du rugby, du collectif peuvent être transférées en entreprise. C’est d’ailleurs pour cela que nous y proposons des évènements de team building. Nous sommes appelés en tant que conférencières, devant des comités de direction ou des salles de 1000 personnes. Nous y partageons nos clés, ce qui construit notre équipe.


J’ai rencontré du monde, beaucoup de monde sur ma route. Un jour, j’ai été contactée pour commenter des matchs de rugby féminin à la radio. Même si j’étais plus introvertie que ma sœur, le rugby m’avait aidé, transformé. J’avais trouvé une place que je pouvais assumer, mon supplément d’âme. J’avais maintenant confiance en moi. J’étais en mesure de parler devant de grandes assistances. J’étais dans une énergie de dingue. Lorsque j’ai été contactée pour être consultante à la télévision, j’ai cru que c’était une blague. Mais en tant que joueuse, j'étais légitime, je pouvais apporter mon regard d’experte.


J’ai du renoncer à un voyage à la Réunion, pour pouvoir être présente et commenter les matchs à la télévision. Je ne pouvais pas en rater un seul. Moi qui ai du mal à faire des choix, je n’ai pas hésité. J’ai foncé. D’habitude, je prends plus de temps. J’en parle à mes amies. Mais là, j’ai rapidement fait mon choix, comme sur un terrain, et c’était le bon. Depuis, chaque année, en février, je commente les matchs du tournoi des six-nations. Je profite comme une folle de cette expérience.

J'ai avancé prudemment, prenant les risques qu'il fallait. Mes parents ont toujours accepté mes choix, ils m'ont soutenue, et m’ont laissé les assumer pleinement. Savoir qu’ils étaient là était rassurant pour moi.


Le rugby est un sport où le jugement n’existe pas. Nous y trouvons tellement de profils différents. Personne n’est jugé sur son corps, sur son apparence, et c’est une valeur que je porte à l’extérieur: pouvoir se détacher du regard des autres, et de notre regard sur notre corps. De plus, c’est un sport où nous prenons énormément de coups, le corps porte des bleus, des bosses, mais ça fait partie du jeu.


J'apprécie certains rituels. Par exemple, avant chaque match, notre entraineur dépose les maillots au sol, et l’une après l’autre, nous apportons le maillot à une coéquipière en lui exprimant ce qu’on apprécie chez elle, pourquoi nous lui faisons confiance. Nous savons que nous pouvons compter sur cette coéquipière et nous lui rappelons son importance pour l’équipe.


Quand je regarde aujourd'hui mon parcours, je n’en crois pas mes yeux. Je ne pensais pas avoir autant d’opportunités qui s’offriraient à moi. J’ai croisé beaucoup de monde, des personnes qui m’ont ouverte à d’autres horizons. Le rugby, ce sont des personnes de tout horizon, d’origine, de sexualité, de religion différentes. Ca m’a ouvert l’esprit et amené énormément de richesses.


Notre plus belle victoire, c’est lorsqu’Alice est montée sur le bouclier de notre titre. Nous avions pensé abandonner, nous avoins pensé tout arrêter mais nous nous en sommes sorties. Je sais aujourd'hui que la vie ne nous épargne pas nécessairement, mais lorsque nous nous retrouvons à terre, le plus important est de nous relever et de continuer à avancer. Nous avons pu toutes en tirer des enseignements.


J’ai fait de bonnes rencontres qui m’ont permis de gagner du temps, pour réaliser les projets qui me portent. J’ai du renoncer, faire des choix, mais la vie a également fait des choix pour moi. Pour le boulot, j’ai renoncé à l’équipe nationale. En faisant cela, je me suis ouverte à d’autres opportunités. Aurais-je lancé ma boîte si j’avais continué l’équipe de France ?


Finalement, il y a toujours du positif à retirer de certaines situations. J’ai pris l’habitude de voir le verre à moitié plein. Au début, j’étais dans un tunnel et je ne l’ai pas vu, mais avec le recul, en sortant du tunnel, j’ai compris que c’était la meilleure chose qui pouvait m’arriver. En prenant de la hauteur, j’ai mis le doigt sur ce qui m’animait. J’étais sur ma voie, et faire autre chose était impossible. Aujourd’hui, je suis fière de mon parcours. Je donne le sourire à certaines personnes qui viennent m’en parler. Quand c’est le cas, je sais que ma journée est réussie. J’aurais tellement aimé, quand j’étais jeune, qu’on me dise ‘Ecoute-toi tout de suite, fais toi confiance’. J’aurais sans doute gagné du temps.


De même, j’ai fait preuve d’audace, j’ai écouté ma voix, je me suis lancée, j’ai suivi ces personnes qui m’animaient. Pour moi, nous pouvons être courageux lorsque nous n'avons pas d'autres choix. A la différence, être audacieux, c’est prendre des risques, c’est forcer la chance. Comme le dit l’adage justement, la chance sourit aux audacieux.


Plus tard, je veux permettre à des filles dans la précarité de continuer dans le sport et de s’épanouir, en leur trouvant des soutiens financiers, en créant un fond de dotation par exemple.


Et je veux aussi connaître d’autres expériences, d’autres vies, d’autres rôles.



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