• Jean-François Grard

Collection 'L'aléa' - Photographier la vie

Les récits de cette collection s'inspirent des entretiens passionnants menés par Laura Pouliquen dans son podcast 'L'aléa', podcast que vous pouvez retrouver ici.


Dans son podcast, Laura invite celles et ceux qui osent, qui prennent des risques, qui rebondissent, qui vont au bout de leurs envies, leurs idées, qui transforment leurs faiblesses en forces pour etre alignés et bousculer la société.


Je remercie Laura de m'avoir donné l'autorisation de m'inspirer de ses entretiens.


Le récit posté ci-dessous s'inspire librement de l'entretien mené par Laura avec Corentin Fohlen. Si vous désirez écouter cet entretien, vous pouvez le retrouver ici



J’ai saisi mon premier appareil photo en sortant de l’école de dessin dans laquelle j’avais fait mes études post-bac. Adolescent et après, j’adorais dessiner. Le dessin, c’était un moyen pour moi de m’exprimer, de fuir l’ennui, de m’évader.


La photo l’a remplacé. Mon envie principale, mon besoin principal, ce qui me vrille les tripes, c’est d’aller à la rencontre de l’autre, de ce qu’il vit. Alors, comment mieux représenter la vie que de saisir l’instant présent, de saisir l’image que l’œil capte. Et après, chacun son interprétation, chacun son ressenti.


Appareil photo à la main, j’ai arpenté les rues de Paris. Du matin au soir, la nuit, je partais à la rencontre des gens, exprimer leur lumière, être témoin de leurs combats, de leurs révoltes. Je me suis fait la main sur le terrain, petit à petit. Sortir de ma tanière pour battre le pavé. Être témoin des manifestations, des rassemblements, de ces combats qui rassemblent.


J’avais un boulot au départ, un boulot qui me permettait de vivre. Je photographiais pendant mes temps libres. Je n’avais pas d’attaches et beaucoup de choses à voir, à vivre. Je n’avais pas de besoin et l’envie de faire connaître mon travail. Je passais d’un logement pas trop cher à une nuit chez des amis. Je voulais vivre de ma passion, je voulais vivre de la photo, je voulais vivre de mes photos.


Et je voulais que mes photos témoignent de situations plus dangereuses, plus risquées peut-être. Je me rappelais de ces photos qui ont témoigné de tous les grands conflits, de l’Indochine, du Vietnam, ou de toutes ces guerres d’indépendance. Ces photos témoignent de l’atrocité de certains, de la liberté durement acquise pour d’autres.


J’ai voulu à mon tour devenir grand reporter. J’ai pris mon billet pour couvrir la révolution orange en Ukraine. J’ai pris le bus, pour arriver pour le dernier meeting organisé par l’opposant au pouvoir à Kiev. J’arrivais à la fin du conflit.


J’ai compris une chose ce jour-là, c’est que pour faire ce métier, il fallait pouvoir être au bon endroit, au bon moment, réactif, sentir l’évolution des choses pour pouvoir témoigner des grands bouleversements de notre époque. Être présent au moment où les évènements se passent, pour pouvoir vendre mes photos aux journaux, avant que tout ne se tasse, et que le monde passe à autre chose. La fenêtre de temps est courte, les photos nombreuses, et pour se démarquer et en vivre, ce n’était pas simple.


J’en vivais difficilement mais c’était le chemin que j’avais décidé de prendre. Je vivais de ce que je voulais faire. J’avais envie que mes photos entrent dans l’histoire, je voulais être témoin de l’histoire. Je voulais graver dans l’image ce qu’il se passait aux quatre coins des révolutions. Il fallait que je fasse mes preuves pour qu’on vienne me chercher, qu’on fasse appel à moi.


Je me souviens de certains reportages où j’ai pris de grands risques. En Afghanistan, par exemple, auprès de l’armée française. Il y avait toujours un risque, entre l’hôtel où en tant que journaliste étranger, je pouvais être victime d’un enlèvement ou encore pendant les patrouilles, où à tout moment, une embuscade ou un engin explosif pouvait mettre fin à mon reportage. On était enfermé dans les blindés et le hasard pouvait nous empêcher de rentrer. Ces moments-là, on n’est acteur de rien, on subit, on attend, en espérant que rien n’arrivera. Pour pouvoir prendre certaines photos et exprimer ce qui se passe dans les campements, mais également à l’intérieur même du pays, dans les différents villages que nous avons traversés.


J’ai adoré ces moments, où l’adrénaline est présente, où le risque nous fait prendre conscience de ce qu’est la vie, qu’elle peut s’arrêter en un instant. Je me suis dit que je devais modérer les risques que je prenais. Et pourtant, je courrais de révoltes en révolutions. Être sur le terrain, au bon moment, je ressentais une liberté immense. Je n’avais ni attache, ni engagement.


Je suis reparti sur le terrain. En Lybie, au moment de la révolution, pris entre l’armée de Khadafi qui approchait, et les rebelles, que nous accompagnions, qui s’enfuyaient. J’ai cru ce jour-là, comme mes compagnons sans doute, que la fin arrivait, entre les balles qui sifflaient, et nous qui n’avions rien d’autres à opposer que nos appareils photos. On a eu le temps de rejoindre notre chauffeur et de nous enfuir avant qu’il ne nous laisse là, en plan. La fuite a été notre salut. Quelques jours plus tard, j’apprenais que certains de nos confrères avaient été tué.


J’ai pris conscience de mes limites, des risques que j’étais prêt à prendre, d’où je pouvais et voulais aller. L’adrénaline permet de vaincre l’ennui, la routine, la peur d’un quotidien. A quel prix ? Parfois, on ne prend conscience de l’importance de vivre que lorsqu’on frôle la mort. Certains conflits, certaines circonstances, une attaque armée ou une agression peuvent laisser des traces indélébiles. Je n’ai jamais réellement parlé de ce que je vivais pendant mes reportages, à part avec les reporters qui vivaient la même expérience de terrain.


Le métier a changé aujourd’hui. Il y a tellement de personnes qui peuvent faire part de ce qu’elles vivent sur le terrain, en temps réel. Internet a fait de tout un chacun un reporter de première ligne. Smartphone à la main, ils témoignent de ce qu’ils vivent, dans une immédiateté qu’en tant que journaliste, nous ne pouvons garantir. À leur dépens cependant, rien ne garantit la neutralité que nous, que comme journaliste, tentons d’assurer. Chacun peut informer, désinformer, donner son avis. Qui croire ? Que croire ? La donne a changé, le monde a changé.


J’ai fait le choix de prendre une voie de traverse, de repenser ma manière de voir le métier. L’arrivée de mon enfant m’y a peut-être aidé. La peur également. J’ai perdu deux amis qui suivaient des conflits au Moyen-Orient. J’ai eu peur d’être le prochain sur la liste. Pour quoi ? Pour saisir un moment de vie, une photo que cinquante autres pouvaient prendre au même moment ? Non, je voulais autre chose. Ne plus être sur des conflits, sur le feu, mais aller plus en profondeur dans mon métier.


Je prenais le risque d’aller où personne ne m’attendait. Je prenais le risque de faire un travail de fond, sur quelques mois. J’ai rejoint Haïti, et travaillé sur la situation vécue là-bas. Je prends encore des risques, en allant dans ces régions du monde, mais plus celui de mourir dans un accident de voiture que d’une balle en plein désert. Ou alors, d’être victime d’une foule en colère, d’une pierre jetée dans ma direction, de racket. Prendre des photos, c’est montrer une situation, mettre en évidence ce que notre œil perçoit. C’est dévoiler parfois des choses que d’autres ne souhaitent pas.


Être journaliste, c’est également avoir valeur de monnaie d’échange. En tant que français, mon passeport m’assure de ne pas être oublié dans une quelconque cellule. Il y a une valeur derrière cette identité.


J’essaie encore et toujours de m’impliquer à fond dans mon travail, d’apporter un autre regard sur la société. En tant que père, j’ai commencé un projet sur les premiers pas, les premiers rires, les premiers moments de vie de mon fils. Une autre vision du monde. Celle de l’enfance, celle des premières gamelles, des premiers échecs, des premières réussites. De nos envies de les protéger. De notre besoin de les voir grandir en sécurité. J’ai apporté un angle artistique sur ses premiers mois.


Pour moi, ce qui importe lorsqu’on prend un risque, c’est le sentiment de liberté ressenti. Certains peuples se révoltent pour pourvoir s’exprimer et vivre librement. Je fais mon métier pour informer. Je me sens libre de le faire. J’ai osé me faire peur pour me sentir libre. J’ai pris le risque d’aller sur le terrain pour pouvoir m’exprimer au travers de la photographie.

Mais ne prend-on pas plus de risques à ne rien faire, à rester dans son confort, dans sa médiocrité ? Repousser ses limites, aller plus loin, c’est se donner la possibilité de vivre des choses extraordinaires.

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